Chers amis de la Corse, chers compatriotes, aujourd’hui, à quelques heures du réveillon de Noël, qui est un moment magique pour les petits et les grands, je ne tenterai pas d’établir des ponts entre Lyon et la Corse, mais je vais vous parler de la nuit de Noël  sous  un angle étrange  que les Corses connaissent bien et que, peut être, nos amis lyonnais ignorent. Je vais vous parler, avec mon point de vue très personnel, de l’ochju.

 

L’ochju, c’est une croyance immémoriale et mystérieuse qui perdure  en Corse. L’ochju, c’est l’œil mais davantage. Dans de nombreuses cultures et particulièrement en Méditerranée, on retrouve cette croyance que l’autre peut nous occasionner divers malheurs par l’acuité de son regard, souvent envieux ou jaloux. Mais qui dit danger, dit aussi antidote. Chacun a entendu parler du nazar boncuk répandu en Turquie, Arménie, Iran, Grèce, de l’ophtalmoi grec qui décore la proue des navires, de l’œil d’Horus en Égypte, du kutun basque et d’autres traditions ou rituels de protection pour chasser le mauvais œil. L’œil c’est l’emblème de la conscience, de la vigilance et de l’éveil. Dans de nombreuses campagnes en France, les ethnologues ont repéré des superstitions similaires. Et je compte sur vous, chers lecteurs qui connaissez bien les secrets de Lyon  pour me dire ce qui se pratique à Lyon et dans sa région pour se protéger du « mauvais œil » pour le dire rapidement.  Car en Corse, on ne dit pas « mauvais œil » mais ochju tout court car parfois il peut avoir été lancé sans malveillance.

En Corse, par exemple, on utilise le corail ou l’œil de Sainte Lucie et je suis sûre que vous avez tous été attirés par ces objets dans les boutiques de souvenirs des destinations touristiques de la Corse.

Bijoux représentant l'oeil de sainte Lucie 

Ce sont les enfants et les animaux qui sont considérés comme les plus vulnérables à l’ochju. C’est pourquoi, on offre à la naissance une main en corail, en forme de figue que chacun porte sur soi ou à portée de main. Nous avons tous supporté, dans l’enfance, ces bénédictions à base de postillons effectuées par de vieilles femmes inquiétantes, toutes vêtues de noir pour contrecarrer les compliments Nous avons tous mis notre main dans la poche pour faire les cornes lorsque quelqu’un faisait notre éloge plus que de raison. Toute cette ambiance  étrange a un écho en nous,  lié à la magie du village en été avec les défilés devant les anciens et les anciennes. Elle alimentait le folklore et la nostalgie du village et des vacances. Partir au village, c’était un voyage dans l’espace et  dans le temps.

 

Et en hiver, la nuit, on sentait bien que le village perdu au milieu de la Méditerranée gagnait en mystère et que tout prenait une autre dimension. On imaginait une vie nocturne  sur laquelle nous gardions le silence.  Ça nous faisait peur et ça nous fascinait à la fois. On garde tous du village en hiver, les odeurs de bois de châtaignier et de scopa dans la cheminée et de cette épaisseur de la nuit qui pousse à l’introspection, la médiation, au rêve et à  la vie rythmée par les saisons.

 

C’est une constante que l’on retrouve dans tous les contes pour enfants,  au chaud, dans la maison, près de la cheminée, bien protégés et dehors, le froid, le vent, la nuit , la part cachée de l’humanité et le monde invisible. La nuit, c’est  l’imaginaire, la part féminine  et poétique de chacun d’entre nous qui s’éveille.

 

Nous nous souvenons tous de ces soirs de Noël devant la cheminée , du figatellu  grillé, de la sobriété des repas, de cette ferveur particulière avant la messe de minuit, dans l’église décorée d’arbousier, de santons et de couleurs vives,  des salves dans la nuit  à minuit pile, de la lumière douce dans la salle.

 

Et dans cette nuit, particulière de Noël, juste avant minuit, a lieu, encore, depuis des millénaires une tradition qui se perpétue de grand mère à petite fille  et qui tient lieu d’initiation. Les initiées transmettent à leurs  petites filles l’incantation et le rituel qui permet de signer, de conjurer l’ochju et d’autres maladies avec des  techniques variables selon les familles et les  régions. Certes, des hommes deviennent aussi signadori. Mais j’ai envie de prendre cette tradition sous l’angle féminin.

 

Bien sûr, je ne vais pas dévoiler ce rituel qui permet à la récipiendaire de devenir una signadora mais je dirais que c’est un moment unique où l’on n’entre non pas dans un autre monde mais où on trouve sa place dans une grande chaîne qui relie les femmes corses depuis si longtemps.

Perdues dans cette île au milieu de la mer  et reliées à toutes les femmes de la Méditerranée et de la tradition. C’est un honneur et une responsabilité que de recevoir cette initiation. Cela ne requiert aucun don particulier, juste une certaine réceptivité et une forme de générosité car la conjuration se pratique toujours gratuitement.

Et ainsi, on passe de l’autre côté du miroir. Petits, lorsqu’ on nous signait pour  conjurer l’ochju parce que nous étions fatigués ou malades, ce rituel nous projetait dans un monde irrationnel et fascinant. Cette assiette d’eau où des gouttes d’huile versées religieusement pouvaient indiquer l’origine de notre mal être, ces gestes répétés de manière sacralisée,  ces prières dites à voix basse, c’était étrange et inquiétant.

L’huile d’olive, issue de l’arbre de la paix, associée aux rituels de protection et de purification permettait à la signadora de lire dans les profondeurs de notre être, d’avoir des visions.

L'ochju

Elle devenait ainsi une fée bienveillante, une bonna donna. 

Hélas, en chacun de nous sommeille un apprenti sorcier ou une apprentie sorcière. C’est pourquoi beaucoup se sont méfiés voire défiés de ces pratiques parfois instrumentalisées pour mettre l’autre sous  emprise. Pour certains  et surtout, du côté des hommes, c’était une régression vers l’obscurantisme dont la Corse avait bien souffert. Chacun sait combien les femmes ont pu parfois, dans l’histoire corse, faire reculer la raison. Il ne m’appartient pas de commenter l’efficacité de ce pouvoir qui ne peut être transmis que la nuit de Noël.

L’ochju n’a rien à voir avec  la magie noire, l’occultisme ou le mazzerisme. il s’agit bien de magie blanche, de médecine empirique qui nous rattache par la ferveur des prières, au christianisme. L’abbé Mondoloni dit que le christianisme s’est enraciné en Corse car le paganisme y était très puissant. L’ochju va même au-delà du paganisme puisque d’après certaines études ethnologiques récentes, cette pratique magico-religieuse, ferait écho à nos probables origines mésopotamiennes. En effet, il y a des similitudes troublantes dans notre langue et ces rituels, avec la civilisation sumérienne qui a commencé à se développer il y a 8000 ans .

La date de la transmission de l’incantation, la nuit de Noël,  en revanche, reste  un mystère mais on pourrait raisonnablement l’associer  à la tradition païenne des fêtes qui accompagnent toute la période du solstice d’hiver, dans laquelle nous venons d’entrer.

N’oublions pas qu’avant de fêter la nativité du Christ le 25 décembre et de transformer cette date en débauche commerciale et profane, on a fêté depuis la nuit des temps ce grand moment de retour vers la lumière.  Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, on trouve la trace encore vivace de toutes ces festivités.

En Corse, le jour de Noël est lié à des croyances agro-pastorales plus anciennes. Cest le seul jour où lon ne tient pas compte de la lune pour semer, planter, couper ou tailler. On peut évoquer quelques dictons : "Prima di Natale ni freddu, nè fame " ( Avant Noël ni froid, ni faim), " Da Natale in dà, freddu ( ou fretu è fame) in quantità ( Au delà de Noël, froid (et faim) en quantité ), " Un cè Natale senza gercale " ( Il ny a pas de Noël sans grecale, qui est un vent froid sec et vif) Et puis il y a une coutume qui malheureusement se perd : u piattu di u puverattu (Lassiette du pauvre). Le jour de Noël, on met une assiette de plus au cas où un pauvre hère frappe à la porte.

 

Si la pratique magico-religieuse  de l’ochju et la transmission de l’initiation ont perduré depuis des millénaires c’est probablement dû à l’impact que continue à avoir ce rituel, à sa simplicité, à la force symbolique des éléments convoqués, l’eau, la terre, le feu, l’huile,  à la force de l’intention et au climat de recueillement dans lequel il s’opère.

 L'ochju, photo ancienne

 

Le rituel de l’ochju  est comme la Corse, au carrefour de diverses influences entrelacées,  du chamanisme ancestral au christianisme en passant par le paganisme.

Il donne surtout  à la femme une place centrale dans le système de protection par rapport aux forces invisibles. Les femmes vivent dans l’ombre mais proches de l’émergence de la lumière qui revient avec l’espérance. Les femmes aux portes  de la vie et de la mort. Les femmes protectrices du foyer et de la maison. Ce sont les femmes qui encore aujourd’hui, se sentent gardiennes de cette tradition dont on ne connaît pas l’origine. Elles n’y voient pas un pouvoir mais y trouvent une puissance, celle qui nous rattache aux archétypes originels, aux mystères de la nuit et de la vie.

Alors, chers amis, voyagez, envolez vous dans le temps et l’espace puisque le  soir de Noël  toutes les frontières sont abolies.

Bona festa, bon natale a tutti et à bientôt.