Quel est le point commun entre la Place du pont et la Corse ? Gabriel Peri, bien sûr.
Tous les Lyonnais naviguent souvent entre les deux
appellations de cette place carrefour au débouché du Pont de la Guillotière.
Place à cheval sur deux arrondissements, le 3ème et le 7ème. Place presque
millénaire puisque le pont sur le Rhône fut construit en 1183 par les frères
Pontifes. Il faut se souvenir que les arches du pont arrivaient jusqu’à
l’actuelle Place du pont. La Place a changé, bien sûr, au fil des projets et
des siècles mais l’esprit libertaire et généreux a toujours soufflé sur ce lieu
symbolique. C’est au balcon de la mairie du 3ème, installée dans l’actuel Mac
Do jusqu’en 1922, que fut proclamée en 1848 la République et que flotta, de
1870 à 1871, le drapeau rouge de la Commune. Le 11 décembre 1944, quelques
semaines après la libération de Lyon qui eut lieu le 3 septembre 1944, après
d’âpres combats, des pertes humaines colossales et des souffrances immenses,
que Justin Godart qui fut maire de Lyon en attendant le retour d’ Edouard
Herriot qui avait été déporté, rebaptisa la Place du pont et lui donna le nom
de notre compatriote mort sous les balles des nazis, le 15 décembre 1941 au
Mont Valérien, Gabriel Peri. C’était, il y a tout juste 70 ans.

Nous sommes nombreux à ne pas savoir vraiment qui était
Gabriel Peri et combien il a symbolisé, à sa manière, le courage patriotique et
l’amour de la liberté. Le grand père de Gabriel, Joseph Peri est né en 1844 à
Ajaccio de Hilaire Peri et de Marie Barbozza, ajacienne, elle aussi. Joseph
Peri s’est embarqué très jeune comme mousse, à bord d’un navire de guerre et a
pris du galon au point de terminer sa carrière comme capitaine, de recevoir la
Légion d’honneur et de créer une école pour les mécaniciens de la Marine.
Gabriel est né en 1902 à Toulon. Sa courte vie, il est mort à 39 ans, s’est
construite, de manière précoce, autour de deux piliers, la politique et le
journalisme. A 12 ans et demi, en 1915, il crée un journal de lycée « Le diable bleu » et écrit son
premier article sur Jean Jaurès. En 1920, à 18 ans, après un passage aux
Jeunesses socialistes, il devient dirigeant national des Jeunesses communistes
et prend la direction du journal l’Avant-garde.
A 20 ans, il a déjà fait deux séjours en prison. De 1924 à 1939, il dirige la
rubrique internationale de l’Humanité
et effectue de nombreuses missions à l’étranger. C’est dans ce cadre, qu’il va
s’employer à dénoncer et à alerter l’opinion sur la montée du nazisme et du
fascisme.
En 1927, il épouse Mathilde Taurinya et sera amené à
côtoyer André Marty, un leader communiste très contesté à la Libération, son
beau-frère par alliance et à adopter, en 1940, la fille de sa belle-sœur
remariée avec Vicente Talens Inglas, gouverneur anti-franquiste d’Alméria,
fusillé en 1940 à Valencia. Pauline Talens-Peri est en contact avec un membre
des Amitiés corses de Lyon et se bat pour que l’esprit libre et lucide de
Gabriel Peri ne soit pas galvaudé.
De 1932 à 1940, il sera député communiste de Versailles et
prendra souvent la parole à la chambre des députés présidée par Edouard Herriot
pour pourfendre de manière calme et pertinente le nazisme.
En 1939, très affecté par l’annonce du pacte
germano-soviétique, il prend des distances avec les positions officielles du
PCF et devient responsable de l’Humanité clandestine.
En avril 1941, il écrit un ouvrage qui sera publié après sa mort, en mars 1942
« Non le nazisme n’est pas le
socialisme ». Il vit clandestinement et tout va s’accélérer pour lui,
le 18 mai 1941 lorsqu’on l’arrête dans des conditions demeurées mystérieuses.
Emprisonné, interrogé, torturé, il refuse de dénoncer les attentats individuels
commis contre les Allemands, il est transféré à la prison du Cherche-Midi et
sera considéré comme un otage, en représailles aux attentats commis par les
clandestins du PCF. Il fera partie des 92 otages, fusillés le 15 décembre 1941
au Mont Valérien. Son attitude patriotique, courageuse et loyale contribua à
forger sa légende, tout comme sa clairvoyance et son indépendance d’esprit.
Avant de rejoindre le poteau d’exécution, il écrit une dernière lettre dans
laquelle il réaffirme son patriotisme.
« Que
mes amis sachent que je suis resté fidèle à l’idéal de ma vie, que mes compatriotes
sachent que je vais mourir pour que vive la France. J’irais dans la même voie
si j’avais à recommencer ma vie. Je me sens fort pour affronter la mort. Je
vais préparer tout à l’heure des lendemains qui chantent. Adieu et que vive la
France » écrivait-il dans la nuit du 14 au 15 décembre. Cette
lettre parvint au général de Gaulle et Maurice Schuman la lut sur
Radio-Londres.
En février 1942, Aragon écrivit un
texte à partir des lettres des internés de Châteaubriant, le plus célèbre étant
Guy Môcquet. Ce texte, « Le témoin
des martyrs » s’achève délibérément par la lettre de Gabriel Peri et
par cette conclusion : « Peri
nous a dicté notre destin : préparer des lendemains qui chantent ».
Ce texte aussi fut lu sur Radio Londres et distribué par tracts.
L’autobiographie de Gabriel Peri
publiée en 1947 s’intitule « Les
lendemains qui chantent ».
Cette expression devenue célèbre lui
sera à jamais associée.
Son destin héroïque inspira en 1944
à Paul Eluard un poème intitulé « Gabriel Peri »
« Un homme est mort
Qui continue la lutte
Contre la mort
Contre l’oubli »
Aragon lui consacra trois poèmes.
Le premier, La ballade de celui qui chanta
dans les supplices avec son couplet célèbre :
« Et si c’était à refaire
je referais le chemin
la voix qui monte des fers
parle aux hommes de demain »
Le second, La légende de
Gabriel Peri dans le
Crève cœur :
« Dans le cimetière d’Ivry
Sous la terre d’indifférence
Il bat encore pour la France
Le cœur de Gabriel Peri »
Et enfin, en 1944, La Rose et le réséda
dans lequel il célèbre trois autres résistants emblématiques, Guy Môcquet mort
à 17 ans, Honoré d’Estienne d’Orves mort à 40 ans et un Lyonnais Gilbert Dru,
abattu place Bellecour par la Gestapo, à 24 ans, le 27 juillet 1944.
« Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra ».
Que d’hommes et de femmes jeunes
morts en héros et en patriotes qui ont su mettre en adéquation leurs idées et
leurs actes !
N’oublions pas non plus nos
compatriotes les plus célèbres Danielle Casanova, Jules Nicoli, Fred Scamaroni
et tant d’autres qui préférèrent la mort à la trahison.
Tout comme Robert Giudicelli, un
autre corse de Chisà dans la vallée du Travu, mort à Lyon, rue de Bonnel sous la torture de la
Gestapo le 14 août 1944, quelques jours avant Libération de Lyon. On l’appelait
Colonel Germain, il était clandestin et chargé de l’organisation des FTP. Une plaque au Pont de l’Ile Barbe
rappelle son arrestation le 9 août 1944.
C’est à toutes ces femmes et ces
hommes, corses, lyonnais, français et de tous les pays, tombés pour préparer des lendemains qui
chantent que nous penserons le jeudi 15 décembre à 18h00 Place Gabriel Peri. Nous
vous invitons à venir nombreux partager avec nous ce moment de recueillement.